Le guide féministe de la grossesse

guide de la grossesse feministe interview pihla Hintikka et Elisa Rigoulet

“Il faut choisir librement sa façon de vivre sa grossesse”

Pihla Hintikka, journaliste d’origine finlandaise, et Elisa Rigoulet, commissaire d’exposition, ont écrit à quatre mains Le guide féministe de la grossesse. Un ouvrage qui, loin de se présenter comme un mode d’emploi, tord le cou aux idées reçues et lance des pistes pour aborder la maternité en toute liberté. Mamababy adore forcément. Rencontre.

Pourquoi avez-vous eu envie d’écrire ce livre ?

Pihla Hintikka : “J’avais déjà mon fils Anton, Elisa est tombée enceinte puis moi aussi quelques mois plus tard, de ma fille Thelma. Nous nous sommes posées des questions ensemble sur la maternité et la parentalité et avons constaté que les livres sur la grossesse étaient assez similaires. Ils en parlaient d’un point de vue purement physique avec une vision assez limitée. Nous n’y trouvions pas de réponses à nos questions et avons pensé qu’il manquait un livre qui parlerait de la grossesse d’un point de vue plus psychologique, pour l’étudier en tant qu’expérience sociale.”

Elisa Rigoulet : “Il existe de véritables Bibles, qui sont des références depuis des décennies parce qu’on y trouve énormément d’informations, mais ces livres sont finalement très peu actuels et plutôt rétrogrades. On trouve aussi quelques initiatives plus récentes, qui se veulent un peu déculpabilisantes, mais tout cela reste globalement assez sexiste parce que la vision de la femme y est toujours hyper stéréotypée.”

Qu’est-ce qu’un guide de grossesse féministe ?

P. H. : “Nous donnons des informations avec un point de vue féministe et égalitaire sur la grossesse, pour que les femmes puissent vivre cette période comme elles l’entendent, de manière éclairée, responsable et libre.”

E. R. : “On parle des inégalités de salaire ou des violences obstétricales, en revanche, en ce qui concerne la maternité, la vision de la femme est restée au Moyen-Âge ! C’est très sacralisé, très tabou. Nous avions envie d’écrire un livre pour les femmes adultes, intelligentes, conscientes, et informées.”

Vous parlez aussi de “parents libres”. À quel moment perd-on cette liberté ?

E. R. : “Nous ne sommes pas libres lorsque nous sommes sous le coup des injonctions. C’est le plus dur je crois, d’arriver à faire ses propres choix, d’être à son écoute sans subir l’influence de ce qui se fait. Aujourd’hui, on prône le fait d’allaiter et d’accoucher sans péridurale, mais ma mère dirait qu’à son époque, l’acte féministe était justement de ne pas allaiter et accoucher avec péridurale était révolutionnaire. C’est représentatif d’une société.”

P. H. : “Comme c’est une expérience féminine, on ne lui donne pas beaucoup de valeurs, comme tout ce qui touche à la femme dans notre société. Il y a aussi le fait que l’aspect médical est très envahissant. Dans les hôpitaux et les maternités, le personnel n’est pas formé pour ça.
On ne nous dit pas que c’est une expérience singulière qui peut être vécue différemment par chacune.”

Cela passe aussi par la place donnée au futur papa et à un dialogue transparent…

E. R. : “Je pense que c’est très dur pour le futur père envers qui les attentes sont spécifiques : il doit être là mais pas trop, venir aux rendez-vous mais pas trop intervenir parce que c’est la femme qui va accoucher. Il faudrait pouvoir se libérer de tout cela, et le vivre comme on le sent.”

P. H. : “Nous travaillons sur notre deuxième livre, qui parlera de l’éducation et de la parentalité au cours des premières années de l’enfant. Et cela commence dès la grossesse ! Il est plus facile d’ancrer une vision égalitaire de l’éducation si tu as déjà pensé à ces questions dès le projet d’enfant. Ce qui signifie réfléchir à sa propre enfance, aux parents que tu as eus, à ce que tu veux reproduire ou non. Nous ne donnons pas de réponses, mais nous lançons des conseils pour donner envie de faire naître des discussions au sein du couple.”

Pourquoi subsiste-t-il encore autant de sujets tabou autour de la maternité ?

P. H. : “On ne veut pas donner une ombre négative sur cette expérience qui est censée être magique et le plus beau moment de ta vie. Oui c’est beaucoup de bonheur, mais c’est aussi un champ de bataille ! Si j’ai mal vécu mon accouchement par exemple, ça ne veut pas dire que je ne serai pas contente d’avoir mon bébé ou que je serai une mauvaise mère. L’aspect féministe est justement de mettre ces expériences purement féminines sur la table, et d’en parler.”

E. R. : “J’ai lu un article d’une philosophe qui expliquait qu’il n’y avait pas de transmission ni d’incarnation d’un modèle sur ce sujet. Contrairement au travail où nos mères et nos grands-mères ont montré des modèles différents, les mères parlent très peu de la grossesse avec leurs filles, comme si ce n’était pas fondamental à transmettre.”

Vos origines finlandaises Pihla permettent aussi de prendre de la hauteur et de montrer que différents modèles existent ?

E. R. : “C’était la première idée, de se dire qu’on avait été éduquées avec des références différentes. Cela disait déjà beaucoup du fait que tout cela est de l’ordre de la culture et des modes. D’un pays à l’autre, les choses changent radicalement.”

P. H. : “Oui, et pourtant il y a tellement de stéréotypes communs, notamment le fait que la grossesse ne peut pas être autre chose qu’un moment merveilleux. On commence par exemple seulement à parler de la dépression post-partum. Ce sentiment de ne pas avoir le droit d’être malheureuse, de se poser mille questions ou d’être angoissée est finalement assez universel.”

Qu’en est-il du congé maternité et du retour au travail ?

P. H. : “En Suède par exemple, tout est divisé entre le père et la mère. Il y a six mois pour la mère, six mois pour le père, et six mois à se partager. Cela a eu un grand effet sur le marché du travail, où l’on constate de moins en moins de discrimination. En France, j’entends beaucoup d’histoires de mamans dont le travail a été modifié à l’issue du congé maternité. C’est triste de voir qu’ici, une expérience aussi merveilleuse a un effet aussi inégalitaire. Cela ancre immédiatement quelque chose dans les rôles familiaux : c’est la mère qui s’occupe des enfants, et le père qui va au travail. Et si la loi n’y touche pas, ça ne changera pas.”

E. R. : “Evidemment quand une femme tombe enceinte, elle va s’arrêter quelques mois donc cela demande une organisation. Là où c’est dramatique, c’est que c’est uniquement compliqué pour les femmes. Ce n’est même pas une question pour les hommes et cela crée une injustice profonde.
En devenant père, l’homme remplit d’un coup toutes les fonctions de mâle dominant. À l’inverse, une femme perd une corde à son arc quand elle part quelques mois en congé maternité. Cette inégalité touche aussi au bien-être et à l’harmonie du couple.”

Quels conseils donneriez-vous à une future maman?

P. H. : “S’informer, s’écouter, se faire confiance, et avoir le courage de briser les stéréotypes et de choisir librement sa façon de vivre sa grossesse. Cela commence aussi par le fait d’être vigilant à ne pas juger les choix des autres. Il n’y a pas de recette magique à suivre pour que ton enfant, toi et ton couple soient heureux. Il faut accepter l’idée que c’est à soi de trouver sa propre vérité.”

E. R. : “Il faut beaucoup de bienveillance, parce que c’est une expérience personnelle, certes, mais aussi sociale et collective, finalement.”


Le guide féministe de la grossesse, pour des futurs parents libres, de Pihla Hintikka et Elisa Rigoulet (Éditions Marabout)


Crédit photo : Astrid di Crollalonza
Mots : Tiphaine Lévy-Frébault pour Mamababy Paris